Partager l'article ! Les socialistes en résistance (1940-1944): Le Parti socialiste dans la Résistance Marc SadounLe Parti socialiste n'a pas de mémoire chaude ...
Le Parti socialiste dans la Résistance
Marc Sadoun
Le Parti socialiste n'a pas de mémoire chaude, passionnée, de sa résisitance. Des témoignages, des souvenirs d'engagement personnels ne sont jamais parvenus à nourrir une
mémoire collective, de groupe, suffisamment vive pour troubler le schéma binaire d'une Résistance toute entière occupée par le gaullisme et le communisme. Identifiée à la République, la SFIO ne
paraît posséder aucune des ressources nécessaires à la lutte clandestine : elle est électoraliste, parlementaire, usée par ses liens au pouvoir, et ces caractères largement véhiculés par le Parti
communiste lui sont si substantiellement attachés que le parti lui-même semble avoir renoncé à en contester le bien-fondé. Comme le Parti radical, comme les formations modérées, la SFIO ne peut
être qu'un parti comme les autres, condamnée à disparaître, en 1940, avec son support parlementaire pour renaître - par génération spontanée ? - quatre ans plus tard avec le retour des
institutions démocratiques.
Si l'on renonce pourtant à référer l'action socialiste à la lumière trop vive de l'engagement communiste, si l'on consent à prendre le socialisme comme un objet original et spécifique, on
peut vérifier que la SFIO, sans utiliser les modes d'intervention du PCF et sans avoir la même efficacité, se caractérise par une capacité remarquable de surmonter des épreuves auxquelles elle
n'était pas préparée : la lutte armée, la clandestinité, la disparition du cadre parlementaire.
Avec d'autant plus de mérite que la montée du fascisme et la guerre n'ont pas épargné l'organisation n'ont pas épargné l'organisation. Loin de là : en 1940, le Parti n'existe apparemment
plus.
L'effondrement de la SFIO
Pour le comprendre, il faudrait remonter dans le temps, retracer les luttes qui, depuis Munich, ont opposé dans la SFIO les pacifistes et les partisans de la fermeté. D'un côté, la majorité
des parlementaires, l'appareil du Parti sous la direction de Paul Faure qui voient dans les oppositions entre les démocraties et les régimes autoritaires un conflit de nature impérialiste, en
somme une guerre comme les autres, qui n'engage pas le socialisme. De l'autre, Léon Blum et les fidèles, Vincent Auriol, Marx Dormoy, Jules Moch... attachés à l'alliance franco-soviétique, à la
défense de la Tchécoslaovaquie. Paix ou démocratie ? Fascisme ou communisme ? Ces deux interrogations nourrissent le débat, élargissent très vite la fracture entre les deux camps. Dans la
"vieille maison" qui cultivait la camaraderie, l'esprit de famille, on ne se tend plus la main, on s'insulte, on se traite de bolchévistes et de représentants de la Guépéou, d'hitlériens et
d'agents de la Gestapo. De 1938 à 1940, la SFIO survit de manière artificielle, hypocrite. Les congrès, le culte de l'appareil symbolique, l'appel aux pères du socialisme reconstituent
épisodiquement l'identité du Parti. Mais lorsque la défaite intervient, les oppositions ont atteint une telle intensité que personne ne songe plus à en préserver l'unité. Nul besoin de dissoudre
la SFIO : la SFIO meurt, achevée par ses parlementaires qui, le 10 juillet 1940, ne trouvent pas les ressources de dire non au maréchal Pétain. Quatre-vingt-dix votes favorables à la
délégation des pleins pouvoirs, c'est-à-dire, chacun le sait, à la suppression de la République, 36 opposants, 6 abstentions : le vote socialiste se distingue à peine de celui des conservateurs
ou des radicaux. Dans sa majorité, l'appareil du Parti se rallie au gouvernement de Vichy. Quelques cadres posent à Paris les jalons de ce qui formerar le collaborationnisme de gauche. Les
autres, ceux qui depuis Munich ont mené la résistance au fascisme, ne croient pas en général à l'opportunité d'une action politique : la lutte contre l'occupant exige d'autres armes, appelle
d'autres solidarités. Comme l'écrit le socialiste Weil-Curiel : "Nous en avions assez de la République des camarades, de cette caricature de démocratie, de ce faux-semblant de représentativité
populaire qui s'était effondrée à l'épreuve de l'évènement. Les anciens partis avaient sombré dans la même faillite. Les idéologies et les terminologies étaient toutes à réviser."
A la base, dominent la peur, l'indifférence, le scepticisme. Beaucoup songent à brûler les drapeaux, à enterrer les archives, à donner des gages au nouveau pouvoir; beaucoup sans doute partagent
l'opinion d'un militant selon lequel : "Pétain, c'est un grand Français, il joue le double jeu, il est le sauveur de la France."
Des engagements individuels
Lorsque, dans l'été 1940, Daniel Mayer et Henri Ribière entreprennent la reconstitution du Parti, les bonnes volontés sont rares. Personne, à Montpellier et à Toulouse, pour loger Ribière.
Personne, à Marseille, pour aider Cletta et Daniel Mayer qui veulent protester contre la projection du film Le Juif Süss. Pourtant, témoigne Daniel Mayer, "un militant, dont le fils est
étudiant et qui fut le député du quartier de la Belle-de-Mai, quartier essentiellement ouvrier, ce qui redouble notre confiance, rencontré dans un bar, nous promet pour le soir même "une dizaine
de colleurs, dont son fils. Le soir, nous étions seuls. Personne d'autre n'était venu."
Henri Ribière, c'est un peu le "père tranquille" de la Résistance : ancien membre du cabinet de Marx Dormoy, il a, disent Brossolette et Passy, l'apparence d'un "commissaire de police de Pantin".
Mais son allure discrète, effacée, son absence d'ambition personnelle recouvrent une ignorance du danger et du doute qui caractérise toute cette première génération de résistants. Non pas
l'ignorance du présent, mais le refus de le lire comme les autres. Surtout ne pas penser en termes de possible et d'impossible, de doctrine et de raison.
Sur ce point, pas de différence avec Daniel Mayer. La foi suffit à guider l'engagement. La foi socialiste : à trente et un ans, il a, en 1940, déjà douze ans de militantisme derrière lui, mais
statutairement il n'est rien. Il a raison, ses liens affectifs avec Léon Blum, son refus des évidences. C'est tout.
Résistance spirituelle, minoritaire : le socialisme ne se distingue pas, en ces débuts d'Occupation, des autres courants. L'avantage que donne le parti de masse est ici de faible importance.
Chaque action, est volonté individuelle, dépassement du quotidien. On profite d'anniversaires ou d'enterrements pour signifier par sa présence son opposition à l'ordre établi. On écrit : Jean
Texcier et ses Conseils à l'occupé. On proteste : Alexandre Fourny, maire adjoint de Nantes, qui sera fusillé à Châteaubriant, renonce à son mandat; Edouard Depreux, nommé le 17 décembre 1941
président de la Commission administrative de la Seine, démissionne le jour même. Témoignages fragiles qui marquent la supériorité de l'individu, la force du vouloir. Quand Jean Texcier s'adresse
aux Français, seul, "abandonné de la TSF, abandonné par (son) journal, abandonné par (son) parti, loin de (sa) famille et de ses amis", n'est-ce pas aussi lui qu'il met en scène ? Dans ce
dialogue personnel, le militant libère une force que n'inhibe aucun sentiment de culpabilité.
La force de ces voix, encore très isolées, tranche avec la discrétion des actions collectives. A la base, commencent à se réunir les sections, mais avec des effectifs le plus souvent très faibles
: 40 à 60 militants à Lille, qui en comptait avant guerre plus de 3 000, une quarantaine à Marseille, 200 - mais c'est exceptionnel - à Roubaix où l'impulsion vient du maire, Jean Lebas. Et, au
sommet, il faut attendre le 9 mars 1941 pour qu'un petit groupe de neufs militants décide, à Nimes, la création du Comité d'action socialiste (CAS). Sans mandat, sans responsabilité, ils ne
peuvent pas reprendre le sigle du Parti. Ils ne le veulent pas encore : "Le CAS - tel qu'il se présente à vous - n'est pas le parti d'hier. Certains de ses militants l'ont trahi (...). Il a rompu
délibérément et définitivement avec ceux de ses membres dont le courage moral ou physique était inférieur à l'instinct de conservation immédiate." D'ailleurs, la volonté de rupture avec le passé
s'exprime clairement : à l'assemblée réunie deux mois plus tard à Lyon, on décide l'exclusion des parlementaires qui n'ont pas refusé les pleins pouvoirs.
Le sommet de Nîmes ne concerne en fait que la zone sud. Car dans le Nord, le processus est différent, plus local, d'abord impulsé par des militants de la Ve section qui se réunissent dès juillet
1940 à l'initiative d'Amédée Dunois et d'Elie Bloncourt, député de l'Aisne. C'est à partir de militants confédérés qu'il le fait. Enfin, on ne saurait ignorer les initiatives isolées que l'on
retrouve des deux côtés de la ligne de démarcation, parfois à l'initiative du secrétaire fédéral (les Alpes-Maritimes, la Charente-Inférieure, le Pas-de-Calais), parfois à l'initiative de
militants dépourvus de tout mandat, comme à Toulouse, à Montpellier ou dans la Seine-Maritime.
Longtemps, le CAS restera un groupuscule sans audience dans la population socialiste, sans appareil ni moyens financiers. L'ambition des dirigeants n'est pas alors d'élargir le recrutement, mais
bien plutôt de développer des contacts avec les militants les plus dignes de confiance par leurs engagements passés. Un club, une société de pensée dont l'intérêt est pour l'instant moral : entre
camarades formés à la même école, testés dans l'adversité, on justifie et on cultive l'esprit de résistance. D'où une tendance marquée à l'introversion : "Au début de 1941, il n'y eut guère de
travail accompli, la plupart des réunions se passaient en parlotes", reconnaît Gérard Jaquet. Dans le Nord par exemple, les grandes grèves de mai 1941 sont dues à des mouvements spontanés
ou à la seule initiative des militants du PCF. Les socialistes, malgré une implantation ouvrière solide, restent continuellement en retrait de l'action, en partie par suite du discrédit
dont souffrent certains des responsables syndicaux ralliés au vichysme ou au collaborationnisme, en partie aussi du fait de l'incapacité des socialistes de dépasser le cercle de
l'organisation.
L'action politique plutôt que la lutte armée
Le problème mérite d'être souligné, car il exprime sans doute l'un des traits de caractère les plus profonds du mouvement socialiste. On le voit bien lorsque celui-ci doit se prononcer sur ses
modes d'ointervention dans la résistance active. Faut-il développer des groupes armés propres au Parti ou, au contraire, s'effacer, se limiter à l'action politique ? Le Parti communiste opte pour
la première solution en créant en mai 1941 le Front national; le CAS choisit la seconde. Au combat contre l'occupant, il importe, dit Blum, de donner une impulsion et une direction unique. Il y
va de l'efficacité de l'union.
Mais à constater que cette décision est prise de la même manière dans les deux zones, spontanément, comme une chose qui va de soi, on est conduit à souligner ce qui exprime ici une composante
essentielle de la culture socialiste : le refus de dépasser les frontières de l'action politique, la crainte de s'aventurer sur un terrain inexpérimenté. A côté des partis existaient avant-guerre
des organisations spécialisées : syndicats, coopératives, mouvements d'ancierns combattants... C'est au nom de la même division du travail que le CAS abandonne aux mouvements de résistance la
responsabilité de la lutte contre l'occupant. Derrière l'effacement, l'attachement à l'unité nationale qui habillent, légitimement sans doute, le refus socialiste de constituer des groupes
d'action, il faut voir les résistances culturelles, la force de s représentations.
J'ai insisté sur le rôle de l'individu, sur la part des initiatives locales. On ne saurait cependant ignorer la place tenue par les anciennes élites. L'abstention (volontaire ou forcée : je pense
aux nombreux cadres enseignants déplacés d'office) du notable peut aboutir à geler les mécanismes informels de fonctionnement du mouvement, tandis que son engagement devient la condition
nécessaire d'une reprise rapide de l'action. Coupés de leur direction fédérale, les militants hésitent à prendre l'initiative; c'est souvent après la visite d'un cadre ou d'un élu national
que la vie reprend, souvent d'ailleurs de manière éphémère.
Surtout, il y a Léon Blum, dont l'influence est décisive dans la reconstitution du Parti et la définition de ses options. Arrêté le 15 septembre 1940, bientôt transféré à Bourassol, Blum, que
visitent régulièrement les émissaires du CAS, oriente les choix, aide à lever les résistances des militants, en particulier sur le leadership de De Gaulle. Surtout, il redonne au Parti sa vie et
son honneur par la défense qu'il assure au procès de Riom intenté en 1942 par le gouvernement de Vichy. S'efface alors l'image d'une SFIO impuissante, discréditée, partagée entre une aile
attentiste ou consentante au nouveau régime et des militants clairsemés. A ces derniers, le procès donne une légitimité qu'ils n'avaient pu revendiquer que partiellement par la création du CAS;
il les installe en quelque sorte à la direction du Parti socialiste.
Une résistance socialiste sous-estimée
Au début de l'occupation, les socialistes résistants étaient condamnés à un travail obscur de recrutement qui ne pouvait offrir de but crédible à des militants désorientés. Les uns, réfugiés dans
l'attentisme, vont pouvoir renouer avec une action politique qui leur est familière; les autres, entrés dès les premiers jours dans la Résistance, sceptiques sur l'utilité même des partis
politiques, redécouvrent une organisation blanchie, purifiée, et des valeurs dont la défense dépasse le cadre des seuls mouvements de lutte contre l'occupant. Sans retrouver les effectifs
d'avant-guerre de la SFIO, le CAS élargit son recrutement à des militants formés dans la Résistance. Il peut à nouveau revendiquer son sigle, redevenir, en mars 1943, le Parti socialiste.
Les chiffres dont on dispose sont contradictoires, trompeurs dans un milieu où n'existe pas de procédure formelle d'adhésion. Les Pyrénées-Orientales comptaient, en 1938, 2 350
adhérents : un rapport de décembre 1942 lui en attribue 2 270, un autre de janvier 1943 lui en concède 3 758, un troisième, enfin, rédigé à la Libération, parle de 2 500 militants "n'ayant pas
démérit". Comme si la résistance socialiste s'appréciait à la seule absence de compromission avec le gouvernement de Vichy.
En recoupant les sources, et sous bénéfice d'inventaire, on peut estimer que le Parti socialiste ne comptait pas, en décembre 1942, plus de 10% de ses effectifs d'avant-guerre, soit 28 000
membres et, en 1944, un maximum de 50 000 adhérents. Déchet considérable ? Oui, sans doute, mais à condition de rappeler, par comparaison, que la Résistance a, dans son ensemble, rassemblé des
effectifs proportionnellement beaucoup plus faibles. De noter aussi que, bien souvent, le résistant socialiste ne rejoint pas, sous l'Occupation, son Parti sans pour autant ropre ses liens
affectifs et idéologiques.
Si l'on ajoute l'importance de sa contribution aux mouvements de résistance, il faut bien reconnaître que l'engagement socialiste ne se réduit pas à une force d'appoint. Mais, par la distinction
qu'il a opérée entre le projet politique et l'action immédiate, le Parti s'est nécessairement exposé à la suspicion. Face au PCF apparemment peu concerné par les problèmes d'après-guerre,
exclusivement sollicité par la lutte contre l'occupant, le Parti socialiste passe pour une formation d'abord inquiète de l'organisation économique et gouvernementale du pays libéré et de la
sauvegarde de ses intérêts politique. Image tranchée, manichéenne qui occulte tout à la fois la contribution socialiste à la résistance active et la rationalité corporative qui structure
l'ensemble du discours résistant à mesure que la compétition pour le pouvoir politique se fait plus vive. Mais image aussi que le Parti a longtemps entretenue par sa fermeture à toute perspective
non politique et par son ignorance de l'ordre des priorités imposé par la lutte contre l'occupant.
Ces miltants qu'il a abandonnés aux mouvements en refusant de former ses propres groupes d'action, n'appartiennent plus au Parti. Ils ne sont plus que des résistants, des gaullistes que, par une
comptabilité étroite, il tente de s'annexer. Lui qui affirmait son abnégation, son attachement à l'unité nationale, est bientôt taxé d'intérêt et d'attentisme. Le PS, affirme-t-on dans les
milieux de la Résistance, ne songe qu'au lendemain, au pouvoir, à la politique, cette activité méprisable, intéressée, paperassière et sans risque.
L'accusation contient du vrai. Le rôle d'un parti, estime le CAS, consiste à mettre au point un programme, à préparer la Libération, à persuader "en vue de regroupements", non à saboter ou à
harceler l'ennemi. Il importe de reconstituer les bases d'une république démocratique - la fondation du Conseil national de la Résistance à laquelle le PS prend une part décisive répond à
ce besoin -, de préparer la future constitution, de former et de purifier le personnel politique. Autant de thèmes qui constituent la matière principale des journaux, L'Homme libre dans
le Nord, Le Populaire dans les deux zones, et des tracts auxquels le Parti consacre son activité.
Mais cette activité n'est pas sans danger. Deux des neufs membres du premier comité exécutif du CAS de zone Sud soont déportés, E. Thomas et S. Buisson, de même que trois des treize responsables
du Parti de zone Nord (A. Dunois, J. Biondi, et A. Malroux). Et, bien souvent, c'est au courage de ceux qui n'hésitent pas à signer leur propre condamnation que les autres dirigeants devront leur
survie.
Une résistance politique mal considérée
Alors pourquoi ce mépris de l'homme politique dont témoignent les dirigeants des mouvements ? Pour protéger la civilisation résistante des impuretés de la politique ? Ou plutôt pour masquer la
dimension politique de son propre combat, pour mieux affirmer sa propre pureté ? Face au politicien à l'esprit étroit, calculateur, d'abord soucieux de ses intérêts, le résistant peut se définir,
comme en négatif, par son patriotisme, sa valeur morale, le caractère désintéressé de son combat. Traçant un portrait du "comitard de la IIIe République", Combat le voit "barbichu, aigrelet ou
redondant, la bouche en coeur et la larme à l'oeil", et Claude Bourdet, se souvenant d'une rencontre avec des dirigeants socialistes sous l'Occupation les décrit ainsi : "Ceux-ci avaient
l'air de bons bourgeois du Midi, manteau foncé, chapeau mou de même. Si je ne craignais de faire appel plutôt à l'imagination qu'au souvenir, je dirais qu'ils étaient probablement un peu
ventrus."
Le socialiste est moins jugé pour ce qu'il est que pour ce qu'il représente : l'assiette au beurre, la cuisine électorale, l'excès de bien-être; il reste pour les autres le politicien, le
bureaucrate, le "planqué". Image d'Epinal qui, par la dévalorisation de l'autre, sert l'affirmation de soi. Car le résistant n'est pas continuellement occupé au maniement des armes - Bourdet
lui-même se définit comme un fonctionnaire, rédigeant des circulaires et participant à des comités -, mais il laisse aisément accréditer l'image romanesque du militant bravant les forces
conjuguées de l'occupant et du gouvernement de Vichy pour mieux dégrader le portrait de l'éternel politicien, assis devant "le vin-Pernod des cafés du commerce".
Antihéros pour les mouvements de Résistance, le CAS l'est aussi pour le Parti communiste. Pour la majorité des résistants, les communistes constituent un modèle, une réfèrence pour la
pensée et pour l'action. Leur engagement contre l'occupant, la résistance des troupes soviétiques à l'envahisseur allemand leur valent une sorte d'aura, d'admiration qui les protège de tout
sentiment de culpabilité. Les socialistes n'ont pas ces préventions, et ils sont souvent les premiers à déceler les stratégies d'investissement des communistes à la tête des mouvements de
résistance, les intérêts qui masquent leur action. Mais ils n'échappent pas à cette tendance à se situer par rapport au frère ennemi. Puisqu'on leur refuse le statut d'organisation
résistante, ils vont chercher leur légitimité du côté du PCF, tenter par un accord de Front populaire d'obtenir une revalorisation de leur image révolutionnaire et le statut de partenaire
privilégié.
Quète infructueuse. On se rencontre, on s'écrit, mais toujours sur un mode difficilement acceptable pour les socialistes. Tout tient en fait dans l'inégalité des positions dont bénéficie chaque
parti. Instance révolutionnaire légitime, le PCF peut clamer son apolitisme, prôner l'union la plus large des classes sociales, alors que le Parti socialiste doit à tout instant justifier son
statut et ses ambitions, quémander une légitimité dont bénéficie sans effort et quels que soient ses choix le Parti communiste. Il est condamné à la rigueur : dans le programme, dans l'épuration,
dans l'action. Le PS n'a pas cette assurance, cette facilité des groupes dominants à s'adapter aux situations les plus imprévues. Toute innovation l'oblige à trouver des guides, des
références. Or, justement, le Parti communiste, référence habituelle, lui fait défaut au début de l'Occupation. D'où cette recherche de modes d'intervention expérimentés : un Conseil national de
la Résistance où les rôles sont distribués sans ambiguïté, une participation aux gouvernements de Londres et d'Alger. Dans la Résistance, le Parti socialiste reconstruit un univers politique
à sa mesure. Aux formations politiques l'action politique, aux mouvements de résistance l'action immédiate : on reconnaît là les caractères profonds d'une organisation façonnée par les luttes
parlkementaires, qui reproduit dans la clandestinité ses modes d'intervention habituels. D'où le statut marginal du PS sous l'Occupation, sa condition d'étranger dans un milieu méfiant à l'égard
du régime déchu. D'où auusi sa difficulté à faire vivre la mémoire d'une action qui n'a pourtant pas été marginale.
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