Partager l'article ! Les socialistes en Résistance (1940-1944): Sous la direction de Pierre Guidoni et Robert Verdier Préface de Laurent Fabius Les his ...
Sous la direction de Pierre Guidoni et Robert Verdier
Préface de Laurent Fabius
Les historiens relèvent parfois d'étonnants silences. La place des socialistes pendant la Résistance est mal connue. Les socialistes jouèrent pourtant un rôle déterminant dans la lutte pour la
Libération. Dans le maquis du Vercors, ils furent parmi les cadres. A Londres, ils occupèrent des postes clés auprès de De Gaulle et parfois aussi contre lui. En prison, ils tinrent bon face aux
tortionnaires. Partout en France,ils tentèrent de préserver l'idéal républicain et, très tôt, pensèrent à ce que serait l'après-guerre. Car leur grand mérite est d'avoir su conserver une
tête politique à l'heure du combat, sans tomber dans le culte de la personnalité ni négliger les nécessaires solidarités de la lutte.
Ce livre est un parcours dans un milieu, celui des résistants socialistes. Il est aussi une invitation à penser les formes de l'engagement contre l'occupant et le régime de Vichy.
On y découvre des personnalités exceptionnelles. Certaines, comme celle de Pierre Brossolette ou de Léon Blum, sont restées célèbres. D'autres sont ici restituées dans leur grandeur. Des
groupements originaux naquirent de leur action. Plusieurs de leurs idées conservent une étonnante actualité.
Préface
Socialistes et résistants, l'esprit des droits
Laurent Fabius
L'histoire a ses oublis. La mémoire, ses intermittences. Lors du dernier conflit mondial, les héros français de l'ombre, ceux
qui avaient eu le courage de prendre tous les risques en portant les armes contre l'occupant, en cachant des familles en fuite, en gagnant les maquis, refusèrent souvent à la Libération
d'apparaître dans la lumière de la Nation. Ils ne voulaient pas d'autre récompense que celle de leur conscience. Pendant la longue nuit, c'est elle qui leur avait dicté leur action. Abnégation et
désintéressement, ils se disaient chaque matin, la paix revenue, qu'ils n'avaient fait que leur devoir. C'est une des raisons pour lesquelles la Nation n'a pas toujours rendu justice aux gestes
de ces "hommes contre", de ces hommes qui, eux aussi, n'avaient demandé "ni la douleur, ni les larmes, ni la prière aux agonisants" et qui, poursuivis, traqués, virent comme d'autres leur nom et
quelques mots dans un allemand menaçant sur l'affiche rouge de sang. Le temps a passé. Beaucoup sont morts. Leurs familles, elles savent encore. Elles se rappellent l'angoisse, les privations, la
peur. Pour combien d'années ? Jusqu'au dernier survivant. Cela est-il suffisant ?
Nous sommes les héritiers des socialistes de ces terribles moments. La vérité aussi est un travail. Ce recueil devrait contribuer utilement à réparer une omission et à réveiller une filiation. Il
donne sa véritable valeur au rôle de nos camarades dans la Résistance. Entre la flamme du gaullisme et le sacrifice des communistes, leurs actions, leurs mouvements ont longtemps été minimisés.
La confusion des évènements entraîne la simplification des récits. Les légendes n'aiment pas les précisions. On n'a pas voulu entendre ceux qui, modestes, ne disaient rien parce qu'ils pensaient
que parler n'était pas nécessaire. Notre Parti, il est vrai, n'a pas spécialement exalté ses martyres. Doit-il pour autant oublier ses héros ?
Dans cette exactitude retrouvée, il n'est pas question de réécrire le cours d'une histoire qu'on aurait sans doute souhaitée moins nuancée. Les lignes de partage, les ruptures, les volte-face,
les grandeurs et les insuffisances, les illusions et les regrets font partie de notre héritage. Ils instruisent le présent en expliquant le passé. Ils dirigent un puissant projecteur vers la
faiblesse des hommes ou vers leur force. Parmi les militants de la SFIO, tous ne firent pas preuve de lucidité et de clairvoyance. Beaucoup ont été trompés. Certains se sont trompés. Quelques-uns
ont trompé.
Il y eut des parcours difficiles et différents. Regarder le passé sans crainte, faire la part du lâche et du sublime, ne revient pas à considérer qu'un titre de bravoure ne vaut plus rien à
partir d'une certaine date. La guerre ne fut pas gagnée seulement à l'heure H du jour J. Parmi ceux qui tombaient, qui se battaient, qui triomphaient, on ne comptait pas qu'une seule espèce
d'hommes, mobilisés depuis cinq ans ou sortis des maquis. En 1944, la rue de Rivoli fut "conquise", l'hôtel Meurice pris sur l'ennemi, la place de la Concorde libérée à la fois par des soldats
qui suivaient Leclerc depuis Kouffra, par des résistants qui avaient connu les mois de clandestinité, par des passants subjugués et des étudiants qui, le matin, avaient rammassé un fusil
abandonné. Leurs noms,indissociablement mêlés sur les plaques de marbre, rappellent leur mort et leur exploit. Au 18 juin 1940, quarante millions de Français ne se levèrent pas pour chasser
l'ennemi que leur armée avait laissé entrer en mai. C'est, qu'o, le veuille ou non, la réalité.
Car, comme en 1870, comme en 1815, nous fumes d'abord dans le camp des vaincus. Le monde constuit depuis 1918 s'effondrait. Certes, de l'autre côté de la Manche, il y avait Douvres et le combat
qui continuait. L'Angleterre bravait le continent passé tout entier sous le joug de l'Axe et de ses dirigeants fanatiques. Quelques Français autour de De Gaulle, libres et admirables, le virent
et rejoignirent cette île. "Des forces immenses n'avaient pas encore donné". Il faut saluer leur conviction, leur engagement. Mais, de ce côté-ci de la Manche, il y avait Dunkerque, la sévère
défaite, en quatre semaines des centaines de milliers de morts, les prisonniers, l'exode, Guderian et ses Panzers qui avançaient sur la Loire, un Maréchal chevrotant dont beaucoup voulaient
ignorer la douteuse amitié pour Franco et les dérives fascistes, le fantasme mort-né du réduit breton, les erreurs de l'état-major, l'administration sur les routes, le Parlement réfugié à
Bordeaux et le Gouvernement dans des châteaux.
Dans un pays vaincu, aux élites en déroute, quand on a vingt-cinq ans, il est beaucoup plus de Fabrice à Waterloo que de Bonaparte au pont d'Arcole. Des Pierre Brossolette par cohortes, des Jean
Moulin par dizaines, nous l'aurions souhaité. Voguant vers l'outre-mer, errant dans un théâtre ou un casino, les dirigeants français n'ont pas été exceptionnels. Le 10 juillet en témoigne. Il
faut le regretter, le condamner, mais ce n'est pas uniquement cela qu'une accusation facile ferait montrer du doigt. D'ailleurs les études les plus récentes, comme celles d'Olivier
Wieviorka, l'établissent : beaucoup se sont par la suite ressaisis, ont redressé la tête ou sont morts en déportation. Avaient-ils été incertains, irrésolus ou hésitants ? S'étaient-ils perdus ,
sans repères et comme aveuglés ? Poue entendre leur réponse posthume, il faut exhumer des correspondances, deviner des amitiés. Des biographies s'efforcent de tracer un portrait, de comprendre un
itinéraire. C'est un genre difficile où n'est pas Pierre Péan qui veut. La lumière, avec retard, un jour de 1941, 1942 ou de 1943, leur apparut et ils firent montre, alors, de quoi ils
étaient capables. C'est de ce comportement aussi qu'il faut leur donner acte. La Gestapo des derniers jours n'était pas plus tendre que celle du commencement. Les autobus de la barbarie vers
Drancy, les convois des commandos Nacht und Nebel pour Dachau, Ravensbrück ou Auschwitz-Birkenau ne se firent pas moins nombreuxou moins atroces. Pour celui qui s'était engagé la veille, pour
celui qui luttait depuis le début, une fois pris, la torture et la mort étaient au bout du chemin. Les bourreaux et les chiens ne faisaient pas le tri quand s'arrêtaient les trains.
Lorsque je m'interroge sur cette période et ceux qui ont failli, je songe pparticulièrement à tous ceux qui, venant par exemple du comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes ou issus
des mouvements pacifistes, eurent d'étranges parcours faits de contradictions et de refus de la réalité. La haine de la viloence certes, le goût du pouvoir, le manque de structuration idéologique
et la tentation de la renommée également, avec l'aveuglement et la naïveté, conduisirent plusieurs anciens socialistes dans une ornière d'où ils ne sortirent jamais. Alibis ou faux-semblants,
rien n'excuse leur erreur. Elle fut dans touis les cas fatale. Ceux qui, dans nos rangs, se sont trompés, nous ont trompés les premiers. Pour cela, on peut doublement les condamner.
Mais dans la débâcle et le déshonneur, dans l'étourdissante clameur de ceux qui mentaient aus Français, d'aucuns continuaient à crier le vrai. Le vertige, le désespoir et la fatalité furent
surmontés par certains. Il y eu des socialistes, beaucoup de socialistes dès les premières heures de cette triste défaite, pour relever le gant et continuer le combat. Il y eut des militants de
base ou des députés pour comprendre que leur engagement politique leur donnait des devoirs et que ces devoirs étaient sacrés. C'est aussi la grandeur du Parti socialiste d'avoir su affronter
l'action clandestine quand son expérience antérieure ne lui avait enseigné que le débat parlementaire ou les joutes de Congrès. Les socialistes comptaient peu de militaires et les militaires
prisaient peu les socialistes, même si, notamment pour ce qui est des chars et de l'aviation, ils leur devaient le début du réarmement après des années d'incurie. Ce fossé fut un handicap.
Espérer quand tout semble compromis, ne pas plier sous la force, choisir la vérité face au mensonge, la justice contre la barbarie, garder foi dans le progrès et l'humanité, il y eut, dans
l'improvisation des heures sombres, des hommes et des femmes pour braver l'inconnu. Deux figures symbolisèrent cette aspiration au renouveau et à la victoire. Deux piliers incarnèrent le refus de
se soumettre. Léon Blum, le prisonnier et Daniel Mayer le résistant.Le militant et le Président du Conseil avaient marché main dans la main dans le
soleil de juin 1936. Quand ils se retrouvent fin 1940, une même assurance les anime, la certitude de ceux qui ont regardé la mort en face et l'ont fait reculer. Convaincus que le droit est dans
leur camp, lutteurs et arbitres à la foi, ils n'hésitent pas. Ils savent que l'honneur de la France ne se perd pas comme celui d'un général de la première guerre mondiale, dans une poignée de
main sur le quai d'une gare avec un caporal bohémien. Sans attendre il faut réexister, tracter, diffuser. Il faut quelqu'un pour reconstruire le parti clandestin. Blum a confiance en lui : Mayer
sera cet homme-là. Juif, résistant et socialiste, il risque à chaque instant trois fois sa vie. Il accepte l'honneur d'être la cible pendant que Blum ridiculise les pantins réunis en tribunal
pour le juger à Riom et le pouvoir de carnaval sordide qui les a mandatés. Blum peut se défendre. Il a le corps entravé, mais l'esprit libre. Un parmi ses frères en socialisme, Mayer, agit
désormais dans l'armée des ombres. A l'école de l'abnégation, au miroir de la solidarité, il incarne le socialisme dans le courage du combat clandestin.
Avec la droite républicaine, avec les autres mouvements, le temps n'est pas aux divisions partisanes, mais à l'effort commun sur le terrain. Plus de place pour les querelles. Tout le monde ne
l'entend pas ainsi. Mayer et Blum ont cette clairvoyance des stratèges visionnaires. Les militants socialistes sont donc encouragés à entrer dans les réseaux existants. L'heure est à l'union de
toutes les forces et bonnes volontés. Le parti socialiste ne créera pas son mouvement propre. Mais dans l'urgence des luttes quotidiennes, les socialistes en résistance préparent l'avenir. Ils
veillent à ce que la bataille ne soit pas menée en vain, ni la victoire confisquée par certains. Ils protègent la République contre les déviances toujours possibles et lui permettent de renaître
plus belle et plus généreuse, laïque, démocratique et sociale, à la Libération.
Tirant la leçon des années de honte et d'occupation, le Parti socialiste s'est ainsi reconstruit sur de nouvelles bases. Ce fut le creuset d'une identité nouvelle, d'une exigence morale. Le 14
octobre 1944, Daniel Mayer l'expoliquait à la radio : "Pour un socialiste, le combat n'est jamais terminé ... Bataille contre l'ennemi, contre les agents de l'ennemi, mais
aussi bataille sur soi-même. Il nous a fallu devenir d'autres hommes. Ceux qui avaient des moustaches les ont coupées, tandis que ceux qui n'en n'avaient pas, les laissaient pousser. Nous
mettions des chapeaux qui ne nous allaient pas et des lunettes qui nous obscurcissaient la vue. Oui, mais ce n'est pas seulement sur le plan physique que l'ennemi nous a obligés à nous
transformer. Il nous a permis aussi de nous affirmer sur le plan moral. Désormais, pour être des nôtres, il faudra faire preuve de qualités morales : désintéressement, courage, probité,
attachement au bien public."
Ces notions, ces valeurs demeurent les nôtres. Celles du socialisme moderne. Plus de cinquante ans après les années noires, le passé est une étoile qui continue de nous dicter notre conduite. Ces
hommes et ces femmes dévoués, socialistes en résistance, socialistes en politique, nous ont confié le sens de leur démarche. Ceux qui n'ont connu de cette belle aventure qu'Epinay, la
rose-au-poing ou ses développements récents, doivent méditer leur exemple. L'honneur de se battre pour la France opprimée implique de ne jamais tolérer que la France opprime. Le message de la
Résistance, c'est celui de l'universel en marche, de l'humanité en lutte contre l'inadmissible, pour les droits, les garanties et les libertés de chaque individu. C'est le geste gordien du refus,
le pouvoir de dire non à l'intolérable, "la muse d'Indignation" qu'évoque Hugo, l'épée qui tranche arguties et sophismes en leur opposant le non monosyllabique de celui qui ne se corrompt pas. Il
y a des choses qu'on ne doit jamais accepter, en aucun cas, sous aucune forme; dans aucune circonstance, même si le droit paraît le permettre et trouve pour cela des arguments raisonnables. Parce
que la personne humaine n'est jamais à l'abri des compromissions, l'amour des libertés est un apprentissage perpétuel. Est-il de plus belle formation à la vie ?
De cet esprit de résistance permanente, la gauche a charge de responsabilité et de transmission. A elle de veiller sur l'âtre pour que le feu ne s'éteigne pas. A elle d'être vigilante, au
gouvernement ou dans l'opposition, écoutée ou écartée, pour dire que "le ventre est encore fécond". A elle de garder en tête les principes de son combat, et de lutter pour que chaque jour soit
meilleur que le précédent. Il s'agit de rappeler à la France, avec l'acharnement des grandes fidélités, d'où elle vient et où elle va.
Hors de l'atelier des légendes, l'exploration sans parti pris de ce que fut aussi notre histoire participe à la construction de nos valeurs. A intervalles réguliers, mémoire et histoire doivent
mutuellement se revisiter. Le politique doit favoriser ce rendez-vous. Le vrai garant des leçons du passé se trouve en effet dans la conscience critique. Le regard braqué vers les temps écoulés,
c'est le seul outil pour conjurer les répétitions, l'indispensable compagnon de l'avenir, l'invitation permanente au sursaut. C'est le moyen de ne plus se tromper.
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||